
À Touba, la cité sainte du mouridisme, des milliers de fidèles aux tenues patchwork et aux dreadlocks préparent chaque Ramadan des repas d’iftar pour tous — une forme de dévotion par le travail qui bouscule les codes de l’islam ordinaire.
Avec AFP
17 mars 2026 · 4 min de lecture
RamadanSénégalSoufismeTouba
La fumée du bois de chauffage se mêle aux arômes de viande et d’épices. Dans une vaste cour poussiéreuse de Touba, au cœur du Sénégal, des centaines d’hommes et de femmes s’activent depuis l’aube. Ils abattent le bétail, coupent le bois, lavent les marmites géantes. Certains chantent en chœur, la voix montant progressivement jusqu’à couvrir le bruit ambiant. Quelques-uns semblent en transe.

Ce sont les Baye Fall. Et ce matin de mars, ils ne jeûnent pas — mais ils travaillent comme si leur salut en dépendait. Car c’est précisément le cas.
Une foi qui passe par les mains
Contrairement aux autres musulmans, les Baye Fall ne pratiquent généralement ni la prière canonique ni le jeûne du Ramadan, deux des cinq piliers de l’islam. Ce qui pourrait sembler une hérésie est en réalité le cœur de leur théologie : pour eux, chaque tâche accomplie avec sincérité constitue un acte de dévotion.
« C’est un islam soufi mystique où chaque tâche, chaque devoir accompli représente un acte spirituel. »— Doudou Mane Diouf, biographe de Mame Cheikh Ibrahima Fall

Le mouvement est apparu il y a plus d’un siècle, fondé sur la vie et les pratiques de Mame Cheikh Ibrahima Fall (1855–1930), dit « Lamp Fall » — la lumière de Fall. Disciple fervent du fondateur du mouridisme, Cheikh Ahmadou Bamba, il avait consacré son existence entière au service de son marabout, renonçant à tout confort personnel. Il ne se coiffait pas, ne changeait jamais de vêtements, les rapiéçant sans cesse avec des bouts de tissu. De là viennent les dreadlocks caractéristiques et les tenues patchwork multicolores de ses adeptes, ainsi que les nombreux accessoires auxquels on prête des pouvoirs mystiques.
Baye Fall signifie littéralement « disciple de Fall ». Aujourd’hui, le mouvement a essaimé bien au-delà du Sénégal — en Europe, en Amérique du Nord, dans d’autres pays africains — attirant des fidèles en quête d’une spiritualité active et incarnée.
Touba, capitale du service
Chaque Ramadan, Touba devient le théâtre d’une mobilisation collective impressionnante. Les Baye Fall organisent des repas d’iftar à grande échelle, auxquels affluent des milliers de personnes venues de tout le pays. Cette année encore, vivres et marmites ont été chargés dans des camions à destination du domicile du calife général mouride, pour y être distribués au coucher du soleil.
À mesure que l’heure du départ approchait, l’atmosphère s’électrisait. Un groupe s’est mis à entonner des chants religieux, le volume augmentant progressivement jusqu’à couvrir tous les sons alentour.

Cheikh Ibra Fall Baye Dieye, présent ce jour-là, a déclaré que ces moments de travail collectif « remplacent le jeûne » : « Nous nous reconnectons à nous-mêmes. »
Au-delà du Ramadan, les Baye Fall assurent la sécurité et la propreté de Touba lors des grands rassemblements religieux — le Grand Magal, notamment, attire plusieurs millions de pèlerins. Ils sont aussi reconnus pour leur pratique de l’agriculture et leur attachement à un mode de vie respectueux de l’environnement.
Une identité revendiquée
Pour Abo Fall, descendant direct de Lamp Fall, les fondements de la communauté tiennent en trois principes : le travail acharné, l’altruisme et l’invocation constante du nom de Dieu. Devenir Baye Fall implique de prêter allégeance à un marabout et d’accepter une formation spirituelle sous sa guidance — un chemin exigeant, aux obligations nombreuses.
Adam Khadim, né en France dans une famille sénégalaise d’origine Baye Fall, a choisi de s’installer au Sénégal pour vivre sa foi plus pleinement. Il reconnaît que les pratiques de sa communauté « peuvent engendrer confusion et malentendus », mais y voit davantage un atout qu’un fardeau. Leurs apparences singulières et le refus du jeûne avaient aussi, à l’origine, une portée politique : selon le biographe Diouf, la silhouette de Lamp Fall était une manière d’« affirmer sa culture africaine » dans le contexte colonial.
Dans un Sénégal à 95 % musulman, où quatre confréries soufies structurent profondément la vie sociale, les Baye Fall occupent une place à part — visible, revendicatrice, et profondément ancrée dans le service des autres.

