Par la rédaction de RayNews | Afrique & Société

Il avait consacré sa vie entière à un combat que beaucoup jugeaient perdu d’avance. Jeudi 12 mars 2026, Boubacar Ould Messaoud s’est éteint à l’âge de 80 ans, laissant derrière lui un héritage immense et un vide que la Mauritanie va peiner à combler. Fondateur de l’association SOS Esclaves, plusieurs fois emprisonné pour ses convictions, plusieurs fois récompensé par la communauté internationale, cet homme de Rosso aura été, pendant trois décennies, la conscience d’un pays qui peinait à regarder en face l’une de ses plaies les plus profondes.
Un combat né d’une réalité insupportable
Pour comprendre qui était Boubacar Ould Messaoud, il faut comprendre la Mauritanie — ce pays du Sahel coincé entre le Maroc, l’Algérie, le Mali et le Sénégal, où l’esclavage n’est pas une métaphore ni un souvenir historique lointain. C’est une réalité documentée, vécue, transmise de génération en génération dans certaines communautés.
La Mauritanie a officiellement aboli l’esclavage en 1981 — parmi les derniers pays au monde à le faire. Mais l’abolition sur le papier et l’éradication dans les faits sont deux choses très différentes. Des milliers de personnes continuaient de vivre dans des conditions d’asservissement, sans accès à l’éducation, sans liberté de mouvement, sans droits. Et pendant longtemps, personne ne voulait vraiment en parler.
Boubacar Ould Messaoud, lui, a décidé d’en parler. Fort et clairement.
SOS Esclaves : une organisation née dans la clandestinité
En 1995, il fonde SOS Esclaves Mauritanie, une organisation dont le nom seul constituait une provocation pour les autorités mauritaniennes. L’association se donne pour mission l’éradication de toutes les formes d’esclavage dans le pays et le soutien à la réintégration des victimes dans la société — logement, éducation, accompagnement juridique, soutien psychologique.
Pendant des années, SOS Esclaves a fonctionné sans aucune reconnaissance officielle, dans une semi-clandestinité, sous la surveillance constante des autorités. Ce n’est qu’en 2005, soit dix ans après sa création, que l’association obtiendra enfin un statut légal. Dix ans d’existence dans l’illégalité pour une organisation qui défendait des êtres humains réduits en esclavage. Le paradoxe en dit long sur l’état de la société mauritanienne à cette époque.
Boubacar Ould Messaoud a payé son engagement au prix fort. Plusieurs fois emprisonné dans son propre pays pour ses prises de position, il n’a jamais cédé, jamais baissé la voix, jamais accepté les compromis qu’on lui proposait pour acheter son silence.
Une figure qui dépassait les clivages communautaires
Ce qui rendait Boubacar Ould Messaoud particulièrement précieux — et particulièrement dangereux aux yeux du pouvoir — c’est qu’il n’était pas seulement la voix d’une communauté. Il était la voix de toutes les victimes.
Natif de Rosso, à la frontière sénégalaise, il incarnait la cause négro-mauritanienne avec une autorité morale rare. Mais son combat allait au-delà des frontières ethniques. Il portait également la parole des laissés pour compte au sein même de la communauté arabo-berbère, de tous ceux que les discriminations, les oppressions et les anachronismes de la société mauritanienne écrasaient au quotidien.
C’est ce qui fait dire à Biram Dah Abeid, député et figure majeure des droits de l’Homme en Mauritanie, que la disparition de Boubacar est « un défi profondément national ». Selon lui, Boubacar Ould Messaoud représentait « la conscience des populations » et « un soutien indéfectible » pour tous les opprimés du pays, quelles que soient leurs origines.
Des prix internationaux, une reconnaissance mondiale
Si la Mauritanie l’a emprisonné, le monde, lui, l’a honoré. Boubacar Ould Messaoud a reçu au fil des années plusieurs prix internationaux pour son engagement en faveur des droits de l’Homme, distinctions qui ont contribué à faire connaître la situation de l’esclavage en Mauritanie bien au-delà des frontières africaines.
Ces récompenses n’étaient pas que symboliques. Elles ont mis une pression internationale sur Nouakchott, obligeant les autorités mauritaniennes à composer avec une réalité qu’elles auraient préféré garder invisible. En 2007, sous cette pression combinée de la société civile et de la communauté internationale, la Mauritanie adoptait enfin une loi criminalisant l’esclavage — une avancée historique que le combat de Boubacar avait rendue possible.
« Le vide que son départ occasionne est énorme »
La mort de Boubacar Ould Messaoud intervient à un moment particulièrement délicat pour la Mauritanie et pour le mouvement abolitionniste africain. Les avancées législatives des dernières décennies peinent à se traduire en changements concrets sur le terrain. Des pratiques esclavagistes persistent dans certaines régions. Les victimes restent souvent sans recours effectif.
Biram Dah Abeid, qui a lui-même consacré sa vie à ce combat et a été candidat à plusieurs élections présidentielles en Mauritanie, mesure l’ampleur de la perte : « Le vide que son départ occasionne dans les rangs du mouvement abolitionniste, du mouvement contre le racisme, du mouvement pour la démocratie, est un vide énorme. »
Il ajoute, avec une lucidité douloureuse : « Le départ de Boubacar s’est fait à un moment où les Mauritaniens ont le plus besoin de lui. »
Un héritage à défendre
Boubacar Ould Messaoud avait 80 ans. Il a passé la moitié de sa vie à se battre pour que des êtres humains cessent d’en posséder d’autres. Il a connu la prison, l’isolement, les menaces. Il a aussi connu la reconnaissance internationale, la solidarité des militants du monde entier, et la satisfaction de voir une loi criminalisir ce qu’il combattait depuis toujours.
Mais il est parti sans avoir vu la fin de ce combat. L’esclavage existe encore en Mauritanie, sous des formes diverses, dans des zones rurales reculées, dans des rapports de travail dégradants, dans des mentalités qui résistent à l’évolution.
Son héritage, c’est SOS Esclaves — une organisation qu’il a construite de ses mains, dans la clandestinité, avec obstination. C’est à ceux qui restent de s’en emparer, de le porter plus loin, et de finir ce qu’il a commencé.
Boubacar Ould Messaoud est mort. Son combat, lui, n’a pas le droit de mourir avec lui.
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