Par la rédaction de RayNews | Afrique & Géopolitique

Une amende, un communiqué discret, et l’affaire est classée. C’est ainsi que se termine, du moins sur le plan judiciaire néerlandais, l’une des pages les plus sombres de l’histoire minière de la République Démocratique du Congo. Le groupe Fleurette, ex-holding de l’homme d’affaires israélien Dan Gertler, a versé 25,8 millions d’euros aux autorités néerlandaises pour mettre fin à une enquête pour corruption ouverte il y a sept ans. Une somme qui, au regard des milliards en jeu, ressemble davantage à un ticket de sortie qu’à une véritable sanction.
L’enquête Samos : sept ans pour aboutir à une transaction
Tout commence en 2018. Le parquet néerlandais ouvre l’enquête dite « Samos » contre Fleurette, société de droit néerlandais liée au groupe Gertler. Les soupçons sont lourds : la société aurait versé, de concert avec le géant suisse Glencore — partenaire en affaires de Gertler en RDC —, des pots-de-vin de plusieurs dizaines de millions de dollars à un proche conseiller du président congolais Joseph Kabila. L’objectif présumé : obtenir des droits d’exploitation de mines de cobalt et de cuivre à des prix très inférieurs à ceux du marché, au détriment des caisses de l’État congolais et donc du peuple congolais.
Le 6 mars 2026, le parquet néerlandais émet une ordonnance pénale contre Fleurette. Trois jours plus tard, le 9 mars, la société confirme avoir accepté l’ordonnance et versé le règlement de 25,8 millions d’euros. Le parquet est sans ambiguïté : la culpabilité est établie. Fleurette s’est bien rendue coupable de corruption d’agents publics étrangers en RDC dans le cadre de l’acquisition de licences minières.
En clair : la faute est reconnue. Mais personne n’ira en prison.
Glencore avait ouvert la voie
Cette issue n’est pas sans précédent. En 2024, l’enquête néerlandaise visant Glencore pour les mêmes faits avait déjà été abandonnée après que le groupe helvète eut accepté de payer une amende pour clore une procédure ouverte en Suisse. Le schéma est identique : reconnaissance implicite des faits, paiement d’une somme forfaitaire, classement de l’affaire. Pas de procès, pas de mise en cause publique de dirigeants, pas de condamnation pénale individuelle.
Les avocats de Fleurette ont confirmé que l’ordonnance pénale met définitivement fin à l’enquête Samos, et que les autorités néerlandaises n’engageraient aucune poursuite contre d’autres sociétés ou individus, y compris Dan Gertler lui-même. L’homme d’affaires israélien sort donc de cette affaire judiciaire sans être personnellement inculpé, malgré des années de soupçons qui ont traversé plusieurs continents et plusieurs juridictions.
Dan Gertler : vingt ans au cœur du Congo profond
Pour comprendre l’ampleur de ce dossier, il faut comprendre qui est Dan Gertler. Cet homme d’affaires israélien a tissé pendant près de vingt ans un réseau d’influence tentaculaire au cœur de la République Démocratique du Congo, l’un des pays les plus riches en ressources naturelles de la planète. Cobalt, cuivre, or, pétrole : les sous-sols congolais valent des milliers de milliards de dollars. Et Gertler, ami proche de l’ancien président Joseph Kabila (au pouvoir de 2001 à 2019), a longtemps fait office d’intermédiaire incontournable sur les plus grands contrats du pays.
En 2017, les États-Unis frappent fort. L’administration américaine place Dan Gertler sous sanctions pour des soupçons de contrats miniers et pétroliers opaques et entachés de corruption, l’accusant d’avoir fait perdre à la RDC 1,36 milliard de dollars de recettes fiscales au cours des années 2010. Une décision retentissante qui gèle ses avoirs américains et complique considérablement ses opérations internationales.
Pourtant, en février 2022, dans un retournement de situation qui avait stupéfié les observateurs, l’État congolais annonce avoir conclu un accord à l’amiable avec Gertler, lui permettant de récupérer des actifs miniers et pétroliers litigieux évalués à plus de 2 milliards de dollars. Les termes précis de cet accord n’ont jamais été rendus publics.
25,8 millions pour des milliards : une sanction symbolique ?
La question que beaucoup d’observateurs se posent est simple : 25,8 millions d’euros, est-ce vraiment une sanction à la hauteur des faits reprochés ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon Washington, Gertler aurait fait perdre 1,36 milliard de dollars à la RDC. Les actifs récupérés via l’accord de 2022 étaient évalués à plus de 2 milliards de dollars. Dans ce contexte, l’amende versée aux Pays-Bas représente à peine 1,2% des actifs litigieux au cœur de l’affaire.
Pour les défenseurs de la transparence dans l’industrie extractive, c’est une gifle infligée aux populations congolaises qui ont vu leurs richesses naturelles bradées pendant des décennies. Ces règlements à l’amiable permettent aux entreprises de racheter leur impunité sans jamais affronter un vrai procès, avec témoins, preuves publiques et condamnations nominatives.
Le Congo, éternel perdant du jeu minier mondial
La RDC possède 60% des réserves mondiales de cobalt, métal indispensable aux batteries des véhicules électriques. Elle regorge de cuivre, d’or, de coltan. Pourtant, le pays figure régulièrement parmi les plus pauvres du monde, avec plus de 60% de sa population vivant sous le seuil de pauvreté.
L’écart entre ces deux réalités — un sous-sol d’une richesse inouïe et une population appauvrie — s’explique en grande partie par des décennies de contrats opaques, de corruption systémique et de complicités entre élites locales et intérêts étrangers.
La vraie question qui demeure est celle-ci : quand la justice sera-t-elle rendue au peuple congolais lui-même ? Pas sous forme d’amende versée à La Haye ou à Berne, mais sous forme de revenus miniers transparents, de contrats équitables et d’une souveraineté réelle sur ses ressources naturelles.
Cette question-là reste, pour l’heure, sans réponse.
RayNews — L’Afrique et le monde, sans détour.

